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Au cœur des Ressourceries : le réseau national [Dossier : les Ressourceries]

Tous ceux qui ont un jour mis le nez dans la question du traitement de nos déchets vous le diront : le problème n’est pas simple, la charge colossale. Les enjeux écologiques et humains liés au traitement des déchets n’auront pourtant jamais été aussi importants. Dans cet imbroglio, les Ressourceries apparaissent comme des alternatives locales, fiables et engageantes… pour peu que chacun accepte de changer ses habitudes. Immersion au cœur des Ressourceries.

Interview de Sébastien Pichot, membre du réseau national

L’Appel d’Être : Comment est né le réseau ? Quelle est son histoire ?

Réseau des Ressourceries

Le Réseau des Ressourceries est une association née le 26 Septembre 2000. Elle résulte de l’ambition de plusieurs structures (associations, régies de collectivités territoriales…) spécialistes dans le domaine du réemploi et de la réutilisation des objets, de créer une synergie de compétences et de moyens pour la professionnalisation, la formation et la représentation des Ressourceries mais aussi la sensibilisation à l’environnement et la réduction des déchets.

LADE : Expliquez-nous quelles actions mène le réseau pour encourager la création et le développement des Ressourceries. Quelles sont vos autres missions ?

Principalement 6 actions :

1. La mise en place de formations (telles que comment “créer et diriger une ressourcerie”) ;

2. L’accompagnement technique des porteurs de projets, par la mise en réseau avec d’autres ressourceries déjà existantes ;

3. La communication en régions via la participation des ressourceries du territoire à la Semaine Européenne de réduction des déchets et le mois de l’ESS, via les médias tout public en développant la visibilité du réseau et de ses acteurs, et via le développement d’outils de communication interne et externe afin de favoriser le lien entre acteurs et leur visibilité ;

4. L’accompagnement de l’émergence d’Initiatives Collectives Régionales (réseaux régionaux animés par les Ressourceries du territoire, dont les missions portent sur les échanges de pratiques, la mise en place de journées thématiques, les relations avec les collectivités locales…) ;

5. Défendre et faire connaître l’indéniable utilité des ressourceries en matières de création d’emplois – locaux et non délocalisables – et de sensibilisation du grand public sur la réduction des déchets auprès des ministères et autres instances gouvernementales (feuille de route de l’économie circulaire) ;

À titre d’exemple, la France enfouit 26% des déchets des ménages et en incinère 32%. Ce n’est plus possible ! L’enfouissement génère 1 emploi pour 10 000 tonnes, l’incinération en génère 3, alors que le réemploi solidaire et citoyen en génère 850 ! C’est 150 fois plus que l’incinération qui est la solution la plus utilisée pour traiter les déchets (chiffres Ademe).

6. Nouer des partenariats économiques : négocier, développer et pérenniser des conventions avec des partenaires économiques qui bénéficient à l’ensemble des membres du réseau notamment auprès des  organismes des filières REP (Responsabilité Elargie du Producteur) ;

Il faut que la politique environnementale prenne les responsabilités de ses engagements. Le dispositif des filières REP ne répond pas aux normes fixées par de la loi Royal. Par exemple, il est constaté que « 50% valorisation énergétique et 50% enfouissement » des DEA sont les objectifs fixés lors du renouvellement de certains agréments. Les objectifs et les barèmes fixés dans les cahiers des charges devraient être fortement relevés en faveur du réemploi et de la réutilisation et les éco-organismes soumis à un système contraignant. Il en va de même pour la filière textile fortement intégrée dans les activités de réemploi et dont aucune solution viable n’est à ce jour proposée pour les ressourceries.

LADE : Acteur véritablement engagé d’un territoire, les ressourceries sont pourtant peu connues en France. Comment expliquez-vous cela ?

Près d’1 français sur 3 habite dans une commune couverte par un service de ressourcerie. Au 31 mars 2018, les 156 adhérents du Réseau des Ressourceries sont présents dans 15  des 18 régions et dans 66 des 101 départements de France.

Mais ce n’est pas encore assez !

Gestion des déchets - les solutions

25% des déchets des français sont potentiellement gaspillés. Ce sont des objets qui pourraient être réutilisés. Aujourd’hui nous n’en réutilisons que 2,5%, la marge de développement est énorme ! À titre comparatif, il y’a une déchetterie pour 14 000 habitants en france alors que si l’on compte les ressourceries, Emmaüs, et les recycleries, nous n’avons qu’une structure pour 120 000 habitants !

Malgré le fait que le réemploi est prioritaire sur le recyclage selon les normes européennes, les choix politiques sur la gestion des déchets en France s’est vu fortement orienté vers le recyclage et l’incinération. On peut expliquer cela par la pression des lobbies autour de la question des déchets, qui souhaitent plus l’ouverture de nouveaux marchés qu’une réelle baisse de production des déchets.

Là où le réemploi favorise la sensibilisation à une consommation responsable, les nouveaux emplois de valoristes, non délocalisables (25 fois plus d’emplois que le recyclage à la tonne déchets – chiffres de la DIRECCTE) et le lien d’éducation populaire que savent tisser les acteurs du réemplois, la stratégie lobbyiste et médiatique du recyclage préfère favoriser les multinationales.

Nous n’avons plus à nous occuper d’acheter des futurs déchets tant que nous faisons le travail de tris sélectifs. Une déviance du concept pollueur-payeur où la responsabilité et la culpabilité est remise sur le citoyen.

Donc grâce à notre force de réseau nous portons la priorité de la sensibilisation, de la réparation et du réemploi dans les instances où se décident les orientations comme au Ministère de la Transition Écologique et Solidaire lors de la dernière feuille de route de l’économie circulaire. Notre présence semble indispensable pour contrebalancer la parole unique d’une gestion capitaliste de nos déchets. Mais nous sommes qu’un grain de sable et nous avons beaucoup d’actions à mener pour à la fois être présent dans les débats constituants nationaux et dans la sensibilisation nationale sur ces évidences.

Nous sommes conscients que nous devons rattraper un retard de communication, pour que chaque citoyen aie une meilleur compréhension de cette réalité cachée et convoitée qu’est la gestion de nos déchets.

LADE : Quels sont les métiers de la réutilisation et du réemploi que votre réseau accompagne ? Ont-ils évolué ces dernières années ?

Les métiers de la Ressourcerie

La Ressourcerie fait intervenir différents corps de métiers : artisan, mécanicien, menuisier…

En 2016, les Ressourceries employaient au total 3 079 personnes (2 540 en 2015, soit +21% en un an). Plus que des emplois, des métiers de valoristes nécessaires à la résilience des territoires (artisanat, mécanique, électronique, menuiserie, etc.) sont réhabilités. Les Ressourceries sont un vivier d’emplois énorme pour l’avenir. En plus de développer des métiers qui redeviendront indispensables, elles créent beaucoup plus d’emplois que le reste du secteur du déchet.

Leurs modèles économiques permettent de mener une politique sociale de territoire en favorisant souvent l’emploi d’un public en difficulté d’insertion, de manière pérenne, ou au sein des structures de l’insertion par l’activité économique (SIAE). Ces structures sont un vrai sas d’insertion dans la vie active, avec un fort potentiel de professionnalisation, grâce à la formation et à la montée progressive en autonomie.

Les différents métiers (agent de Collecte, valoriste et agent de sensibilisation) se spécialisent. De plus les métiers au sein de nos ressourceries ont une capacité hors du commun à permettre la transférabilité vers des postes de travail dans les entreprises du territoire. Exemple : chauffeur, cariste, préparateur de commande, vendeur, poste d’accueil, ils développent les savoir-être, le travail en équipe, la relation aux usagers et la notion de service.

LADE : Vous unissez les Ressourceries autour d’une charte de valeurs, elle-même régie par trois grands principes : la protection de l’environnement, le développement d’une économie solidaire, la coopération dans la transparence. Pouvez-vous nous en parler ?

La charte des Ressourceries du réseau

C’est un élément central de nos préoccupations communes. Un socle de valeurs qui ne sont pas que des mots mais qui définissent également ce que nous portons en terme de changement de comportement : coopérer dans la transparence, préférer un mode d’échange basé sur le partenariat et la non concurrence… C’est à la fois sensibiliser le grand public à d’autres modes de consommation mais aussi savoir créer des conditions de travail et d’échange avec les autres dans le respect de leurs différences. Chaque ressourcerie est unique (le terme ressourcerie ne signifie pas que nous sommes franchisés !) c’est ce qui fait la richesse de notre réseau.

Au delà du réemploi nous collaborons tous de près ou de loin avec des associations locales, des services sociaux… Ce qui permet de créer des synergies positives et de développer du lien sur les territoires sur lesquelles nous sommes présents toujours au service de la population et de l’environnement !

LADE : Comment les Ressourceries travaillent-elles avec les collectivités territoriales ?

La Ressourcerie est un outil de prévention et de gestion des déchet qui met en place des actions de proximité au bénéfice de son territoire. La collectivité ayant la compétence déchet, il est normal que tout projet Ressourcerie s’imbrique pleinement dans le schéma de prévention/gestion des déchets de la collectivité, au bénéfice de l’intérêt général.

Le réemploi et la réutilisation sont de plus en plus souvent intégrés dans les Programmes Locaux de Gestion et de Prévention des Déchets que mettent en oeuvre les collectivités pour atteindre leurs objectifs de réduction des déchets. Les projets Ressourceries sont alors intégrés dans ces programmes.

Le lien avec la collectivité territoriale se fait donc le plus en amont possible, dès le montage du projet. Il est généralement formalisé dans le cadre d’un partenariat, qui généralement permet l’accès au foncier, au gisement ou la mise en oeuvre d’actions de sensibilisation. C’est pour cela que de plus en plus de collectivités mettent en place un espace réemploi directement sur le site de leur déchetterie, lequel est ensuite géré par la Ressourcerie.

LADE : De par leurs connaissances élargies, les Ressourceries sont parfois amenées à proposer des campagnes de sensibilisation auprès d’un public local. Comment s’organisent ces campagnes ? Avec quels partenaires travaillez-vous ?

C’est dans ce sens que le Réseau des ressourceries est devenu partenaire d’acteurs comme la Transition Citoyenne, l’Alternatiba-tour, la Fête des Possibles. Parfois le lien se fait avec des partenaires économiques comme Carglass pour des actions de repair’café dans les centre-villes ou Milan-Presse avec son action de sensibilisation des écoles grâce au Peluchodon. Cela reste ponctuel.

LADE : Comment les Ressourceries françaises s’inscrivent-elle dans la dynamique Européenne ?

C’est encore très imparfait. Nous sommes présents sur un échange de pratiques avec la Belgique dans le cadre d’un dispositif INTERREG. Le programme de coopération territoriale européenne “Interreg V France-Wallonie-Vlaanderen” a pour but de favoriser les échanges transfrontaliers. En ce qui concerne le réseau européen RREUSE, nous avons malheureusement dû mettre notre participation en suspens en raison de ses coûts en déplacements.

Nous restons dans l’analyse et la communication autour des règlements européens par notre commission plaidoyer présent au niveau des décisions nationales et notre partenariat avec le CNR (Cercle National du Recyclage).

LADE : par leurs statuts, les Ressourceries ont des difficultés à générer des fonds propres et à trouver des outils d’investissement adaptés… Alors que les besoins sont là. Est-ce là votre principale difficulté ou faites-vous face à d’autres problématiques ?

Le secteur du réemploi a été priorisé par les lois européennes et françaises mais faute d’avoir des contours compréhensibles et homogènes, les politiques environnementales n’ont jamais légiféré pour le doter d’un réel modèle économique.

Parmi les 135 Ressourceries en activité :

  • 81 sont des ACI (72 l’année précédente)
  • 43 sont des structures d’emplois pérennes (36 l’année précédente)

Les Ressourceries s’autofinancent en moyenne à 41% (67% pour les structures d’emplois pérennes (61% en 2015) 30% pour les ACI (29% en 2015). À titre comparatif la moyenne d’autofinancement du secteur qui gère les déchets des ménages est de 5,88% (Source ADEME). Elles vivent de la vente des objets et de certains services qu’elles peuvent développer pour les villes. Le reste de leurs fonds viennent en grande majorité des financements publics pour l’insertion et un peu pour la gestion des déchets.

Ce sont majoritairement les politiques sociales qui ont soutenues leur développement en finançant l’insertion. Mais comme tous les secteurs du déchet, il est indispensable de s’en occuper et assez exceptionnel de le faire sans les pouvoirs public.

L’enjeu climatique et environnemental est énorme, le plus gros auquel l’humanité doit faire face de toute son histoire, nous avons avec les Ressourceries un modèle rare qu’il est indispensable de développer. Notre activité est désormais reconnue comme indispensable, tant sur le plan environnemental que social. Nous participons à cette Transition que tout un chacun considère comme incontournable. Mais il faut nous assurer les moyens politiques pour que notre activité se multiplie et s’inscrive durablement dans tous les territoires, c’est le cours de l’histoire.

Au delà de la recherche d’ un modèle économique stable, l’une des principales difficultés pour les Ressourceries est l’accès au foncier. Cette activité nécessite des locaux importants, ce qui est parfois impossible sur des territoires ayant une importante pression foncière. Un projet démarrant avec un local sous dimensionné a forcément une capacité d’autofinancement limitée qui impactera le développement de l’activité. C’est notamment le cas à l’échelle de grandes agglomérations, alors que la réduction des déchets y est un enjeu majeur. Il faut alors raisonner autrement : comment mailler au mieux le territoire et éventuellement favoriser la coopération entre acteurs pour se doter d’un espace suffisamment grand… Les collectivités territoriales ont aussi un rôle à à jouer pour aider et faciliter l’accès au foncier des projets.

Merci à Sébastien Pichot et aux membres du Réseau français des Ressourceries d’avoir répondu à nos questions. La semaine prochaine notre dossier sur les Ressourceries continue avec la prise de parole d’Élodie Pompey, gérante de la Ressourcerie Aussitôt Fée.

Retrouvez également notre article “Les Ressourceries : des vecteurs d’éco-citoyenneté” pour mieux comprendre ce secteur d’activité.

 

Pour aller plus loin :

Le site du réseaux national des Ressourceries

La page Facebook du réseaux et le compte Twitter

    Laura Haas

    Isabelle Oche

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