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Terra Symbiosis, interview de Patricia Jung Singh

La fondation Terra Symbiosis, créée en 2009 sous égide de la Fondation de France, a pour vision de rétablir le lien entre l’Homme et la Nature. Interview de Patricia Jung-Singh, sa fondatrice et rencontre avec une femme engagée, dont le regard bienveillant sur son environnement et sur le genre humain nous a touché.

L’Appel d’Etre : Bonjour Patricia Jung Singh. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Après m’être formée à la gestion de projets, j’ai travaillé pendant 6 ans dans une ONG en Afrique et en Inde pour encadrer des projets sociaux et de santé publique, liés à la lutte contre le sida et la tuberculose. À mon retour en France en 2008, j’ai repris la gestion d’une exploitation forestière et agricole en Alsace, que j’ai convertie en agriculture biologique. C’est dans ce sillage que j’ai créé la fondation Terra Symbiosis en 2009 grâce à un capital familial et sous l’égide de la Fondation de France. Cette fondation finance aujourd’hui des projets menés essentiellement en France par des associations dans trois domaines : l’agriculture écologique, la gestion durable de la forêt et le lien entre l’enfance et la nature.

 

Un parcours qui fait sens

LADE : Et dans ce parcours, qu’est ce qui vous a amené à créer Terra Symbiosis ? Est-ce un moyen de donner vie à une passion ?

La création de la fondation, ce sont plusieurs pièces de puzzle rassemblées et clairement à une passion de nature :

Une culture familiale, au cœur de laquelle il y a l’action sociale et la nature. Enfant déjà, j’étais passionnée de nature et y passais beaucoup de temps à jouer, rêver, m’y réfugier. C’est plus tard que cet attachement s’est mué en volonté de la défendre et la protéger. Après avoir souhaité devenir éthologue, je me suis tournée davantage vers l’humain à travers des projets sociaux.

Mes expériences dans la gestion de projets m’ont donné une bonne connaissance du monde associatif et de ses problématiques, ce qui m’a apporté les outils nécessaires pour gérer une fondation. A travers la reprise de la ferme, j’ai aussi beaucoup appris des problématiques autour de l’agriculture, l’approche écologique et la gestion forestière.

Le capital : j’ai eu la chance d’hériter d’un capital issu de la vente en 1992 du groupe familial de distribution, la Société Alsacienne de Supermarchés (SASM), qui exploitait les enseignes Mammouth et Suma. Ayant besoin de donner un sens à ce capital, j’ai décidé d’en consacrer une partie à des projets dans l’environnement, vecteurs de développement social et économiquement viables. L’agriculture s’est rapidement révélée comme reliant ces différents aspects, puisqu’elle permet d’offrir un travail et une souveraineté alimentaire aux peuples tout en respectant la terre, les écosystèmes et la biodiversité cultivée.

La période-déclic. En 2008, la période était à la prise de conscience environnementale : réchauffement climatique et conférence de Copenhague, de nombreux films sur l’impasse de notre système de consommation, les dégâts des pollutions et des pesticides dans notre environnement. Pour moi, l’urgence était de ne pas rester pessimiste et attentiste face à la dégradation de la planète et de promouvoir des solutions positives et viables.

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré la Fondation de France et que nous avons défini ensemble les objectifs de la fondation Terra Symbiosis.

 

L'équipe de Terra Symbiosis

(De gauche à droite) L’équipe de Terra Symbiosis : Léa Rudolf Fioravanti, chargée de mission ; Patricia Jung-Singh, fondatrice et Alexia Harambure, chargée de communication.

 

LADE : Dans votre projet de vie, dans votre recherche de sens, quels sont les personnes, les écrits qui vous inspirent ou vous ont inspirée ?

De nombreux auteurs, écologistes et femmes et hommes de terrain qui font des expériences à contre-courant, innovantes, et développent un rapport sensible au vivant m’ont touchée et m’inspirent toujours : Pierre Rabhi à travers son approche de l’agroécologie, Jane Goodall pour ses écrits sur le comportement animal et sa vision passionnée de la nature, Jean-Marie Pelt qui a mis en lumière la dimension de coopération dans la nature, Hubert Reeves qui nous fait prendre conscience de la fragilité de la planète.

Des pédagogues et éducateurs nature tels que Sarah Wauquiez et Louis Espinassous nous ont inspirés lorsque nous avons décidé d’étendre notre soutien à des projets renforçant le lien entre la nature et les enfants.

Je suis aussi admirative de ceux que j’ai rencontrés et soutenus à travers les projets de la fondation : Vandana Shiva et sa lutte pour les semences traditionnelles en Inde, Perrine et Charles Hervé-Gruyer qui ont créé une micro-ferme permaculturelle en Normandie dont le modèle essaime, Henri Girard qui reverdit le Sahel et tous les porteurs de projets et aventuriers moins connus, dont l’expérience nous guide.

 

La nature au cœur et à coeur

LADE : À Terra Symbiosis, vous parlez de « remettre la nature au cœur du développement humain ». Justement, quel est votre rapport à la nature ?

Un rapport nécessaire pour mon équilibre intérieur : elle a joué un rôle fondateur dans mon enfance, étant un espace de jeu et d’évasion, de créativité et de bien-être. Aujourd’hui, elle est un lieu de ressourcement, un espace d’aventure et de découvertes et qui favorise la contemplation. J’aime beaucoup marcher dans la nature et admirer sa beauté.

LADE : Et nous, quel rapport avons-nous avec la nature selon vous ? Avons-nous vraiment besoin de la sentir maîtrisée, « anthropisée » ?

En effet, le rapport de l’homme moderne face à la nature est un comportement de prédateur – elle est un support pour répondre à nos besoins –  et de contrôle – tout ce qui fait peur doit être maîtrisé.

Aujourd’hui, nous sommes majoritairement urbanisés et vivons beaucoup plus dans des espaces clos qu’il y a seulement quelques générations. Ce qui conduit à de profonds manques. Le « syndrome de manque de nature » à l’origine chez les enfants de nombreux troubles physiques et psychologiques a même été théorisé. On sait aujourd’hui que l’homme a besoin de ce contact avec la nature pour se sentir bien. Un nombre croissant de personnes le ressent à travers l’envie de randonner, de jouer dans des espaces naturels et de retrouver le plaisir du jardinage et du maraîchage.

LADE : Vous qui avez voyagé, vous avez dû être témoin de façons d’interagir avec la nature différentes de notre point de vue d’occidentaux. Y en a-t-il un qui vous a plus marqué ?

Dans les pays du Sud, qui sont en plein développement vers la société de consommation à l’occidentale et souhaitent améliorer le confort de vie de leurs populations, le rapport à la nature est sensiblement le même. La nature est même probablement plus inquiétante à travers ses dangers réels (insectes et serpents, sécheresse ou inondations) et les projections de la superstition.

Toutefois, il y a aussi partout des traditions respectueuses et attentives au vivant. En Inde, les adeptes du Jaïnisme suivent avec rigueur les principes de la non-violence et le respect de toute vie, se couvrant le visage pour ne pas avaler par inadvertance un moucheron ! Les Bishnoïs ont aussi développé une conscience écologique aigüe, s’enchaînant aux arbres pour qu’ils ne soient pas coupés dans leur territoire.

J’ai pu aussi rencontrer des communautés amérindiennes dans l’Ouest américain qui restent toujours très attachées au lien avec les éléments de la nature.

LADE : Soutenir la mise en place de solutions éthiques, viables, promouvoir un mode de vie durable et en symbiose avec les écosystèmes : dans une société consumériste, n’est-ce pas nager à contre courant ?

Peut-être mais nous n’avons pas le choix ! Nous savons clairement que si toute l’Humanité suivait notre mode de vie, il nous faudrait trois ou quatre planètes ce qui n’est pas soutenable.

Nous savons aussi que de nombreuses solutions existent pour un mode de vie plus durable : énergies renouvelables, habitat écologique, réduction des déchets, une approche différente de la consommation et des transports. Pour la thématique que nous avons choisie à la fondation, je suis convaincue que l’agroécologie permet la protection des ressources naturelles, la création d’emplois et l’accès à une nourriture saine. Favoriser dès le plus jeune âge le lien avec la nature permettra aussi de rendre les prochaines générations plus attentives et responsables.

Il nous faut maintenant expérimenter ces solutions, oser vivre un peu différemment, faire sa part.

LADE : L’enjeu de tout cela n’est-il pas l’apprentissage de la coopération ? De corriger une culture très individualiste ?

Oui, nous ne sommes pas seuls. Toute action a une conséquence, nos décisions et nos actes d’achat ont des répercussions immédiates sur les personnes qui ont fabriqué ces produits et leur environnement direct ! Cette prise de conscience que tout est relié nous donne une grande force pour l’action.

Après, les idées surgissent souvent des individus. Pour qu’elles deviennent de grandes rivières, elles doivent être suivies par d’autres. « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin » n’est pas toujours facile à mettre en place mais permet de faire de grandes choses !

LADE : Quels conseils donneriez-vous à une ou plusieurs personnes qui souhaiteraient suivre votre exemple ?

Je leur conseillerais de rencontrer des acteurs qui ont déjà créé des fondations ou mené des actions similaires pour mieux évaluer les besoins et y répondre au plus près. S’entourer de conseils avisés, visiter des projets inspirants, et encourager encore d’autres personnes par sa passion !

Coordonnées

Fondation Terra Symbiosis

4 rue Wencker
67000 Strasbourg

Tel. 09 72 98 78 29
contact[at]terra-symbiosis.org

www.terra-symbiosis.org

 

    Cyril Leclerc

    Nils Bronner

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