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Le jardin au naturel / rencontre avec Vincent Albouy

En 2020 (espaces publics) et en 2022 (particuliers) les pesticides vont disparaître de nos jardins. Une bonne occasion de se mettre au jardinage naturel. 

Vincent Albouy est entomologiste (spécialiste des insectes), il étudie plus particulièrement des Dermaptères (Ordre d’insectes plus connus sous le nom de perce-oreilles). Mais il est avant tout un amoureux du jardinage naturel : il aménage son jardin, produit ses fruits et légumes tout en favorisant la vie sauvage au jardin. Nous lui avons demandé quelques conseils.

Favoriser et observer la vie sauvage

L’Appel d’Être : Bonjour Vincent, d’où vous vient cette passion pour les insectes ? Est-ce celle-ci qui vous a mené au jardinage naturel ?

Ma passion pour la nature en général me vient de mon enfance en banlieue parisienne. Je passais mon temps libre dans le grand jardin de mes parents ou dans les vergers abandonnés des environs (depuis remplacés par une autoroute) à m’émerveiller devant la vie sauvage qui grouillait. Mon intérêt plus particulier pour les insectes est dû à la lecture des Souvenirs entomologiques de Jean Henri Fabre découverts à la bibliothèque municipale quand j’avais une dizaine d’années.

J’ai appris à jardiner sans m’en rendre compte, en regardant ma grand-mère et mon père. À l’adolescence, j’ai quitté le pavillon pour un HLM et jeune adulte j’ai habité Paris intra-muros. Pendant une quinzaine d’années, mes liens avec la nature se sont distendus, même si je pratiquais l’entomologie urbaine. Quand je me suis installé il y a trente ans dans une maison entourée d’un grand terrain dans un petit village de Charente maritime, j’ai voulu recréer le jardin de mon enfance pour pouvoir observer, comme alors, une foule d’insectes sur le pas de ma porte. Je me suis vite aperçu que ce n’étaient pas les techniques de ma grand-mère et de mon père qui favorisaient cette vie sauvage. Leur crédo, c’était plutôt l’extermination de toute plante qui n’a pas été semée ou plantée par le jardinier. La richesse du jardin venait des nombreuses friches des alentours. C’est alors que j’ai commencé à réfléchir sur le lien indissociable entre plantes sauvages ou spontanées et biodiversité animale, et à concevoir l’aménagement de micro-milieux pour attirer et fixer les insectes et bien d’autres animaux dans mon jardin.

LADE : jardinage naturel, jardinage écologique ou biologique : faites-vous une différence ?

Pour moi, le jardinage biologique est la version amateur de l’agriculture biologique, qui respecte donc le cahier des charges qui n’autorise que certaines pratiques et certains produits d’origine naturelle. Le jardinage écologique, lui, respecte tous les processus naturels : c’est jardiner avec la nature et non contre elle. Ces deux pratiques de jardinage se recoupent en grande partie, mais pas tout à fait. Par exemple, en jardinage biologique le pyrèthre, insecticide naturel tiré d’une plante est utilisé. S’il se dégrade vite et ne laisse aucun résidu dans le sol, il tue tous les insectes, les ravageurs visés comme les autres. Le jardinage écologique ne va recourir qu’aux auxiliaires naturels, ou à des techniques très ciblées comme le ramassage à la main ou le piégeage spécifique avec des phéromones.

Jardinage biologique et jardinage écologique sont des pratiques « productives » : ils sont appliqués pour obtenir des fruits, des légumes, des plantes ornementales. Le jardinage naturel vise en priorité à protéger la nature dans son jardin, à tenter d’y accueillir et d’y maintenir la biodiversité la plus importante possible, et accessoirement seulement à en tirer des productions, qui ne sont pas prioritaires. Je suis un jardinier naturel pour l’ensemble du jardin, et au potager et au verger je suis un jardinier écologique. En trente ans, je n’ai utilisé que deux fois un insecticide bio, la roténone (avant son interdiction), et encore dans les premières années parce que mon voisin voyait mes pommes de terre infestées de doryphores et avait peur pour ses cultures. Depuis la haie a bien poussé et je n’ai plus à tenir compte diplomatiquement de l’avis des autres.

Le potager de Vincent Albouy

Au potager de Vincent Albouy : une technique alternative aux pesticides chimiques, le voile anti-insectes (photo : Vincent Albouy)

 

Quand la nature nous rend service

LADE : On l’ignore souvent mais les insectes nous rendent des services énormes, avez-vous quelques exemples ?

Le rôle au jardin des insectes, et des invertébrés terrestres au sens large, peut se résumer à cinq grandes fonctions : les végétariens, ceux qui nous agacent quand ils s’attaquent à nos cultures, ont pour rôle d’assurer la diversité végétale en empêchant qu’une plante domine sur les autres. Grâce à eux les « herbes folles » sont contenues. La tendance envahissante des plantes invasives, venues sans les végétariens qui les contrôlent, nous permet de juger combien leur présence nous est précieuse.

Un végétarien, la chenille de l’écaille du séneçon qui se délecte de cette plante peu appréciée de la plupart des jardiniers (photo : Vincent Albouy)

 

Les pollinisateurs sont aussi des végétariens, mais qui favorisent la reproduction des plantes en butinant les fleurs. Ils sont indispensables pour la bonne production de fruits et de graines de nombreux légumes et arbres fruitiers.

Un pollinisateur, le bourdon des champs visitant une fleur de pommier (photo : Vincent Albouy)

 

Les recycleurs de la matière organique morte participent à l’entretien de la fertilité naturelle des sols comme maillon important de la chaîne qui dégrade cette matière organique pour au final libérer dans la terre des molécules simples assimilables par les racines des plantes.

Un recycleur, le lombric terrestre (photo : Vincent Albouy)

 

Les carnivores participent au contrôle des espèces précédentes, pour éviter que leurs populations ne deviennent trop importantes, ou pour briser les pullulations quand celles-ci  se déclenchent.
Enfin l’ensemble des végétariens, pollinisateurs, recycleurs et carnivores constitue une ressource alimentaire indispensable pour de nombreux vertébrés, amphibiens comme les crapauds, reptiles comme les lézards, oiseaux comme les mésanges ou les oisillons des moineaux, mammifères comme les musaraignes ou les hérissons.

LADE : Les insectes, mais aussi les oiseaux, les reptiles, les araignées… Toutes ces « petites bêtes » rendent des services au jardinier. Que diriez-vous pour le démontrer ?
Il n’y a qu’à se rappeler les déclarations des agriculteurs conventionnels à l’automne dernier, quand le dossier du glyphosate est passé devant la Commission européenne pour le renouvellement ou non de son agrément d’utilisation. Il fallait absolument que ce produit soit autorisé, car ils ne peuvent pas faire autrement pour cultiver leurs terres que de les abreuver de produits chimiques. Qui peut croire que ce modèle qui exclut la nature, qui tue massivement la biodiversité aux dépens de notre santé, est durable et représente l’avenir ?

Nous devons apprendre à vivre, à cohabiter et à coopérer avec toutes ces petites bêtes et ces herbes folles dans notre jardin pour qu’il soit un milieu vivant et non une nature morte et mortifère.

Jardiner avec et non contre la nature

LADE : Pour que la nature nous aide, il faut donc l’aider… Avez-vous quelques conseils pour les personnes qui voudraient franchir le pas ?

Le meilleur moyen d’aider la nature est de lui faire confiance, donc de diminuer nos interventions. Ma vision du jardinage a changé le jour où j’ai découvert Masanobu Fukuoka, agriculteur japonais de tradition bouddhiste, qui appliquait la philosophie du non-agir. Agissez moins et regardez plus, c’est une première étape indispensable. Ensuite, vous pouvez donner des petits coups de pouce pour augmenter plus rapidement la vie sauvage de votre jardin, en plantant une haie, en aménageant un bout de friche, une mare, des zones de terre nue ou un tas de sable pour faciliter la vie et la nidification de nombreuses espèces. Dernière étape, la pose d’abris et de nichoirs, aussi bien pour les insectes (bûches de bois percé, bottes de tiges creuses ou à moelle) que pour les oiseaux (nichoir boite aux lettres), les reptiles (refuge à lézard sur un mur en parpaing), les batraciens (grosse pierre ou planche servant d’abri dans la journée), les mammifères (gîte à hérisson), mais uniquement dans les zones très artificialisées où les sites naturels de nidification ou de refuge manquent.

Une technique alternative aux pesticides et aux engrais chimiques, les cultures associées Une technique alternative aux pesticides et aux engrais chimiques, les cultures associées

 

Le jardinier moderne, ce « drogué »

LADE : Comme nous le rappelions en introduction, la loi va faire disparaître les produits phytosanitaires de nos jardins. Qu’en pensez-vous ? Comment se passer progressivement de ces derniers ?

Le jardinier moderne est comme un drogué, dépendant de sa dose de produits chimiques pour se sentir bien. Ma grand mère n’était pas une jardinière naturelle, comme je l’ai dit. Binette à la main, elle éradiquait tout ce qu’elle n’avait pas planté ou semé. Mais née à la fin du XIXème siècle, elle se passait très bien des produits chimiques : elle compostait ses déchets verts et son pot de chambre pour engraisser le sol et elle luttait contre les ravageurs potentiels par le ramassage à la main. Le seul produit chimique que je l’ai jamais vu utiliser est un peu de pétrole au fond d’une boite de conserve pour noyer et tuer rapidement les doryphores qu’elle ramassait. Et son jardin était hyper-productif, en contrepartie d’un travail important.

Une technique alternative aux engrais chimiques, la culture d’engrais verts comme la phacélie

Nous sommes dans un monde qui marche sur la tête. Nous dépensons de l’argent et du temps pour faire du jogging, des exercices en salle de sport et autres activités physiques pour nous maintenir en bonne santé, et nous dépensons aussi de l’argent pour acheter des produits chimiques pour gagner du temps au jardin. Je n’ai jamais fait de sport de ma vie et j’entretiens ma bonne forme en jardinant tout au long de l’année. Ce temps passé au jardin me permet d’économiser l’achat de pesticides ou d’engrais chimiques, tout en profitant du spectacle de la vie sauvage qu’il accueille.

A consulter : Le blog de Vincent Albouy Nature ordinaire, nature extraordinaire !

    Cyril Leclerc

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